L’odyssée du croiseur Oleg
Souvenirs de K.A. PILIPENKO
Article mis en ligne le 15 octobre 2005
dernière modification le 16 août 2008

La guerre navale entre la Russie et le Japon, de 1904 à 1905, a connu deux phases distinctes.
- La lutte commença entre les flottes japonaises et l’escadre du Pacifique basée à Port Arthur et Vladivostok.
Différentes péripéties avaient sérieusement affaibli l’escadre du Pacifique alors que le Japon tout proche était à même de remplacer et de réparer plus facilement ses propres pertes.
- L’amirauté à St-Petersburg décida alors de former une deuxième escadre du Pacifique, et de l’envoyer au secours de l’Extrême Orient russe.

Dans cette deuxième escadre du Pacifique, le croiseur Oleg a vécu une épopée particulière. Alexandre Pilipenko, tout jeune enseigne sorti du corps des cadets en 1903, était à son bord. Ce sont ses souvenirs que j’ai rassemblé ici.
(Alexandre Jevakhoff, Président de l’AAOMIR)

Bloquée en mer Noire depuis la guerre de Crimée, la flotte de la mer Noire ne pouvait franchir les Dardanelles et se trouva clouée en Russie.
Seuls les navires de Kronstadt ou de la Baltique furent donc équipés pour ce quasi-tour du monde, de St-Petersbourg à Port Arthur.
Dans cette deuxième escadre du Pacifique, le croiseur Oleg a vécu une épopée particulière et échappa au désastre de Tsoushima. Alexandre Pilipenko, tout jeune enseigne sorti du corps des cadets en 1903, était à son bord. Ce sont ses souvenirs que j’ai rassemblé ici.

Une première partie rappelle l’odyssée de l’ensemble de la flotte, de son départ à la catastrophe du détroit de Tsoushima.
Ensuite, est décrit le chemin de l’Oleg qui, parti plus tard, rejoignit l’escadre, participa à la bataille et finalement fut interné à Manille après avoir été sérieusement atteint.

 CHAPITRE I - Le départ de la 2ème escadre du Pacifique

Quel est le contexte général ?

La deuxième escadre du Pacifique a été réunie à la hâte après les batailles successives qui ont amoindri, voire éliminé, la première escadre du Pacifique basée à Vladivostok ou à Port Arthur (aujourd’hui Dairen).

En fait, elle constitue un secours ultime, créée pour redresser la situation.
Ainsi furent rassemblés plus d’une cinquantaine de navires avec les ravitailleurs, les ateliers et un navire hôpital, capables de franchir par tout temps plusieurs mers dangereuses et au moins deux océans.

La bataille terrestre, à l’autre bout du Transsibérien de Port Arthur à Moukden, avait pris un tour défavorable, surtout après la mort de l’amiral Makaroff, l’âme de la résistance. Déjà en Russie, surtout en Russie d’Europe, la préparation des émeutes de 1905 se dessinait.

L’amiral Rojdestvenskiï parvient à rassembler, dans ces conditions malsaines, une flotte inspirant une certaine confiance mais critiquée dès le départ.

Lui-même doutait de l’efficacité de l’escadre, faute d’expérience pratique d’une partie de ses équipages ; il aurait bien voulu ne pas avoir à s’encombrer de certaines unités de faible vitesse et de petit tirant d’eau que l’amirauté l’obligeait à emmener. Certaines firent d’ailleurs preuve d’une puissance de feu tout à fait utile.

Des membres du corps de la marine estimaient que cette flotte était encore insuffisante et devait être complétée. On lira avec intérêt à ce sujet le livre, en fait les articles de presse parus pendant la première partie de la route de l’escadre, du capitaine de frégate N.L.Klado (édité en 1905 à Paris) : « Oiseau de malheur ». Dans une période déjà troublée, il formulait quelques idées tout à fait prémonitoires.

Au départ de l’escadre, il en a dressé la liste. Il précise qu’une escadre complémentaire avec notamment l’Oleg, partit en retard et emprunta, seulement début janvier 1905, le canal de Suez. Il rappelle que la troisième partie de l’escadre n’appareille de Libau qu’entre les 2 et 15 février 1905.

Avant de se mettre en route, tous les officiers, en présence de l’amiral (sur la photo au-dessus de l’X [1]), assistèrent à un service religieux. Nous nous excusons de la qualité photographique reproduisant cet épisode à Saint-Petersburg.

Sous la conduite de l’amiral, la flotte quitte en fait Libau et non Kronstadt. La composition qui la représente, ci-jointe [1], est celle de la flotte complète avec la deuxième division (dont l’Oleg) et la troisième.

L’image photographiée [1], probablement en mer du Nord avant l’affaire du Dogger Bank, est celle de la seule première et principale division, en trois lignes de files.

 CHAPITRE II - L’OLEG

Et maintenant, parlons de l’Oleg.

Ce croiseur 1ère classe rapide était protégé par un blindage partiel, sans épaisse cuirasse générale. Les photographies prises à Manille montrent les impacts sur cette protection.

Le navire, à deux mâts simples et trois cheminées, porte à son avant un tube lance torpille.

Nous en connaissons l’équipage (photographies) [1]ainsi que les officiers dont les noms ont été repris en détail dans l’étude, « Avec l’escadre de l’amiral Rojdestvensky » (Prague 1930) publié lors du 25ème anniversaire de la bataille.

L’Oleg est un des rares navires de guerre ayant survécu à la bataille.

Ainsi dans le Mémorial de l’Assemblée maritime de Russie (30ème anniversaire), préfacé par l’amiral Chaltonoff, le livre s’étend peu sur la bataille perdue et reste critique sur les positions adoptées par l’amiral Enquist. Il rappelle l’existence du croiseur OLEG à Tsoushima, puis en 1914 - 1915 dans la bataille Baltique, Sud.

 CHAPITRE III - Les routes des trois divisions

La flotte principale

Le 10 octobre 1904, la flotte fut inspectée par le Tsar lui-même devant Reval (photo du « Standart » de Sa Majesté impériale). Sous les ordres de l’amiral Rojdestvensky, elle quitta Libava (Libau) le 15 septembre 1904, traversa les Détroits - Skagerak et Kagat, franchit la mer du Nord et la Manche. Faute d’entrer dans la rade de Brest, à cause d’une brume épaisse et après avoir charbonné face à Cherbourg, elle mouilla à Vigo le 26 octobre. La flotte rejoint Tanger le 03 novembre.
Le 5, elle appareille ; l’amiral Enquist et trois de ses croiseurs (Nakhimoff, Aurore, Donskoï) en font partie. Elle passe ensuite à Dakar, à Grant Fish Bay, et devant le Cap Vert. Le 19 décembre, elle contourne le cap de Bonne-Espérance, le 1er janvier 1905, elle mouille à Ste Marie de Madagascar.

La deuxième division

Le 5 novembre, la deuxième division de l’amiral Felkersham passe par le canal de Suez et arrive, elle aussi, à Madagascar.

La troisième division

Le 7 novembre, partant de Libau, passant par Suez, la dernière division avec l’Oleg, trois croiseurs, deux torpilleurs et des ravitailleurs, rejoint Nossi-Be (Madagascar). Après près de deux mois de mouillage en rade ou en bordure des eaux territoriales françaises, l’escadre franchit l’océan Indien le 25 mars et passe le détroit de Malacca le 5 avril. Elle longe le 8 avril Singapour et arrive au Cambodge (Cam Rham) le 9 mai. La troisième division rejoint alors la flotte, composée de plus de 50 navires. Le 29 mai, celle-ci se présente devant le détroit de Tsoushima, après avoir franchi près de 20 000 miles.

La carte des divers trajets est extraite du livre de Richard Haugh « La flotte condamnée » [1].

 CHAPITRE IV - La bataille de l’OLEG

La bataille a été clairement décrite par divers auteurs ou journalistes comme l’officier de la marine devenue écrivain, Claude Farrère, dans une version romancée, Richard Haugh (la flotte condamnée) ou J.R Hale (les grands combats sur mer de Salamine au Jutland, Payot 1932).

On citera surtout « Avec l’escadre de l’amiral Rojdestvensky », publié en 1930 à Prague qui comporte les comptes rendus de Kolonez et de l’amiral Pocoxoff, ainsi que les pages relatives à la bataille navale dans « L’histoire de la guerre russo-japonaise » numéro du 20 juin 1905 de Gaston Donnet (Delagrave), qui couvre la guerre sur mer et sur terre, avec une carte de la zone du combat de Tsoushima.

Deux séries d’analyses en résultent :

- les historiens ou les journalistes sont sévères pour l’amiral Enquist.
- celui-ci, ainsi que les marins de l’Oleg établissent des comptes rendus sans porter de jugement.

Nous joignons ici les deux textes des télégrammes adressés à « Sa Majesté Impériale » par :

- l’amiral Rojdestvenskiï : il est concis. Gravement blessé, l’amiral avait remis son commandement à l’amiral Nebogatoff, tôt, le premier jour ;
- l’amiral Enquist : plus complet et relatant in fine le chemin des croiseurs Oleg, Aurore, Jemtchug, cap au Sud vers Saïgon d’abord, puis ensuite préférant Manille.

En ce qui concerne l’Oleg, nous disposons du compte-rendu en russe du 1er officier à l’époque à bord de l’Oleg. le contre amiral Pocoxoff, qui figure dans le livre « Avec l’escadre de l’amiral Rojdestvensky ».

Dans ce dernier livre, le capitaine de vaisseau Klape de Kolonez fait, lui, l’analyse de la bataille dans son entier sous le chapitre « Tsoushima ».

 CHAPITRE V - La bataille

Le 10 mai, le contre-amiral Felkersham décédait sur l’Osliaba. Son corps fut gardé à bord et son décès tenu secret. L’amiral défunt disparaîtra dans les eaux, avec son navire, le 14 mai à 15h15.

Le 11 mai, les transports, charbon y compris, retournaient sur Saïgon et sur Shangaï. Nous verrons pourquoi après la bataille l’amiral Enquist se dirigea vers ce port espérant y charbonner avant d’y renoncer.

Le 27 mai (14 mai du calendrier russe) au matin, l’escadre se forma en deux colonnes de cuirassés et deux flancs gardes de croiseurs, avec dans la colonne de gauche l’Oleg, l’Aurore, le Donskoï et le Monomakh.

En faisant route au nord-ouest, la flotte embouqua alors la passe entre la Corée et le Japon (voir plan) par Tsoushima.

Le premier contact a eu lieu à 6h45 avec le croiseur japonais « Idzoumy ». A 9h45, un nouveau contact se fit avec cinq croiseurs, anciens, japonais conduits par le Mat Couchema. A 10h45 est hissé le pavillon « alerte » par les Russes, alors que se développe la première attaque de torpilleurs japonais.

L’Oleg, ouvre le feu sur les croiseurs ennemis ; le Souvoroff fait de même.
Les forces japonaises évitent sur la gauche en tirant sur l’Osliaba et le Souvoroff.

Ce n’est ensuite, que vers 14h, que le Souvoroff prit le japonais Mikasasous sous son feu. Ainsi débute le combat des cuirassés, la vrai bataille.
Maints comptes rendus l’ont analysée. Nous ne les reprendrons pas, préférant noter les événements essentiels, puis étudier le devenir des navires de la flotte, faisant ressortir les événements principaux en dates et heures et sa dispersion finale.

Dès 14 heures 30, le 14 mai, l’amiral Rojdestvenskiï reçut une première blessure à la tête puis dix minutes après à la jambe. Vers 17 heures, inconscient, il fut débarqué du Souvoroff sur le torpilleur Bouiniï. Une heure après le torpilleur signalait que l’amiral remettait le commandement de la flotte à l’amiral Nebogatoff. Vers 21h30, le 15 mai, la bataille principale du 14 et la journée du 15 dans l’esprit de beaucoup étaient perdues. L’amiral Enquist décida avec l’oleg, l’Aurore et le Jemtchug de faire cap au Sud. Presque en même temps, l’amiral Nebogatoff, après bien des hésitations et ayant par deux fois une syncope pendant la consultation des officiers qui l’entouraient, donna l’ordre de rejoindre Vladivostok.
Ce qui ne put réussir et se termina par la reddition des navires qui l’entouraient.

Le sort de chaque unité décrit, côté russe, la conséquence des combats des 14 et 15 mai. Les éléments ci-dessous fragmentés et épars recoupent tous les comptes rendus ou historiques des combats.

Le 14 mai, après les premières escarmouches du matin, la vraie bataille dure l’après-midi jusqu’à la fin de la journée : à 15 h 15 le cuirassé Osliaba est coulé, à 18 h 00 le cuirassé Souvoroff est coulé, ainsi que le croiseur de 2ème classe Oural. Puis à
19 h 00 les cuirassé Alexandre III et Borodine sont coulés.

Le 15 mai, les combats durent la journée. Dès 8 h 00 le cuirassé Dimitri Donskoï est coulé. A 10 H 00 le cuirassé Sessoi-Veleki et Amiral Nakhimoff et à 11 h 00 le croiseur de 1er rang Sevlana coulent à leur tour ainsi qu’à 11 h 50, le torpilleur le Rapide. A 5 h 00 du matin, le Brillant, gravement touché, coule sur la route de Saïgon.

Pendant toutes les escarmouches du 15 mai, les torpilleurs contre-attaquent, fonçant vers le nord, en encadrant les quelques vaisseaux de l’amiral Nebogatoff ; ils payeront un lourd tribut de leur côté.

Dans la nuit, le torpilleur Bezouprechnia coule, ainsi que le Bouiniï et le Gromkiï, vers 11 h 30 et à 12 h 30 à peu près au même moment que le Rapide.

Le croiseur du 1er rang Vladimir Monomakh coule suivi d’un quart d’heure par le cuirassé Navarin. Enfin, vers 17 h 00 le cuirassé côtier (monitor) Amiral Ouchakoff.

Le même jour, tôt dans la matinée, a lieu la réddition des forces restantes autour de l’amiral Nebogatoff, à savoir : le cuirassé Orel devenu l’Iwani, le cuirassé Empereur Nicolas I devenu l’Iki, l’Amiral Apraxin, cuirassé côtier (monitor) devenu Okinoshima.

Arrive à Vladivostok, le Bedovoï torpilleur, puis le 16 mai, l’Almaz et les torpilleurs Brave et Grozniï. Le 17 l’Isoumroud, croiseur de 2ème rang, s’échoue près du but et se saborde.

Absents des combats, les croiseurs de 2ème rang Dneiper, Rion et Kouban sont épargnés ; le Rousse rentre directement en Russie ainsi que le torpilleur Rezvci qui vient de la mer Rouge.

Parmi les transports, le Kamtchatka était coulé le 15 mai à 18 h 00.

L’histoire des combats permet d’avancer les horribles pertes humaines du côté russe. Alexandre Pilipenko, à chaud à Manille, avait noté le chiffre de 4500 morts. En fait, ils étaient plus de 6000, noyés ou tués, autant de prisonniers et à peine 2000 survivants libres.

 CHAPITRE VI - La lutte de l’OLEG

Parti avec quelque retard par Suez, il a rejoint l’escadre à Nossi-Be (Madagascar).
Tout d’abord, examinons les dessins et les photographies du navire. Et ensuite l’ensemble de l’équipage, officiers, gradés et matelots. La liste complète des officiers est aussi disponible mais nous n’avons pu, sauf quelques rares visages, mettre un nom sur les photographies (A. Pilipenko se trouve marqué par XX) [2] ;

Suivons maintenant notre navire depuis le début du combat.

Au départ, l’amiral Rojdestvenskiï pensait franchir le détroit de Tsoushima sans difficulté.

La flotte n’avait donc pas une position de combat. Elle remontait vers le nord en deux lignes parallèles de cuirassés. En avant garde, les croiseurs Almaz, Oural, Svetlana, ensuite les cuirassés sur deux files, à droite, le Souvaroff, à gauche le Nicolas I, chacun avec trois cuirassés à sa suite, encadrés par l’Isoumround et le Jemtchug, enfin trois colonnes,

- à droite l’Osliaba et 3 navires,
- à gauche l’Oleg et à 3 navires, les torpilleurs au milieu de l’ensemble et au centre les transports, les 2 remorqueurs et le navire hôpital.

Ce n’est qu’à 11 h 00 le 14 mai que l’ennemi ayant été identifié à quatre reprises, les 3 premières fois trop loin, que l’amiral ordonne pour les cuirassés la mise en ligne continue, ramenant les deux colonnes de cuirassés et le troisième, celle du Nobogatoff, en une seule file. Les transports et leur encadrement de croiseurs, dont l’oleg, contournerons cette ligne par tribord.

Dès le début de la bataille des cuirassés, l’escadre russe se trouvera par fausse manœuvre en tête sur deux files et non une. Les croiseurs légers étaient postés de manière à protéger les transports derrières les lignes des cuirassés. Le feu ennemi s’abattit, en partie sur leur groupe. La pagaille s’installe alors dans cet ensemble, un peu comme lors de la dernière guerre pendant une attaque, souvent de nuit des convois, de navires de commerce, par les U. Boat. Le remorqueur Rousse, en fin de file, fut même abordé et coulé par l’Anadyr.


 CHAPITRE VII - L’OLEG à Manille

Après que l’amiral Enquist eut transporté son état major et son drapeau sur l’AURORE et qu’une discussion se soit engagée en parallèle auprès de l’amiral Nebogatoff, la situation était devenue la suivante.

Port Arthur était tombé aux mains de l’ennemi ; le but de l’escadre devenait donc Vladivostock. La quatrième division, celle des croiseurs composé à l’origine de la bataille de l’oleg, du Vladimir Monomakh de l’Almaz, du Svetlana et de huit torpilleurs était sous le commandement de l’amiral Enquist.

Dès 14 h 40, contact fut pris avec quatre croiseurs japonais conduits par le « Kazagi ». L’oleg ouvrit le feu.

Les obus japonais disposaient de fusées de contact très sensibles, l’impact avec simplement l’eau provoquait l’explosion avec une fragmentation considérable et très dangereuse. Ils agissaient donc, même à distance, comme des mines plutôt que des obus. Eclatant dans les superstructures, ces obus arrosaient littéralement les ponts d’éclats.

Trois quarts d’heure plus tard, apparurent sur bâbord le cuirassé japonais Chinlen et cinq croiseurs.

Les Russes étaient alors entre deux ennemis, à bâbord et à tribord.

De fréquents changements de vitesse permirent aux croiseurs russes d’échapper à ce guêpier. Ils se trouvèrent alors à la suite de la ligne des cuirassés. A ce moment, l’amiral Rojdestvenskiï transmit le commandement à l’amiral Nebogatoff.

Après 19 h 00, l’obscurité se fit profonde, malgré de multiples tentatives de remonter vers Vladivostock, la route se trouva barrée chaque fois par l’ennemi.

Au même moment sur l’Oleg, une avarie du cylindre haute pression fit tomber la vitesse.

L’amiral Enquist, encore à bord, dirigea son navire vers le sud.

Au lever du jour, les dégâts sur l’Oleg apparurent clairement en superstructure, et sur la cuirasse, surtout du côté droit, très sérieusement touchée lors de deux combats précédents.

Le lever du jour permit de se rendre compte que derrière l’Oleg, ne suivaient que l’Aurore et le Jemtchug.

L’Aurore était privé de son commandant, Egoroff, tué pendant la bataille. Comme l’oleg, il avait de lourdes avaries : plus de douze impacts, et près de 70 morts ou blessés. L’amiral Enquist se transporta sur l’Aurore en quittant l’Oleg.

La route conduisait à nouveau vers le détroit de Tsousshima mais dans l’autre sens. Les officiers du navire demandèrent alors, à la quasi-unanimité, de saisir l’amiral du projet de se diriger vers Vladivostock et de se tourner à nouveau vers le nord ; le manque de charbon rendait le projet plus que problématique.

Tout en reconnaissant l’héroïsme de ses officiers, l’amiral Enquist estima que la percée tentée toute la nuit avait été vaine. Il maintint donc cap au sud, persuadé, en l’état des trois bâtiments qu’il avait avec lui, de l’impossibilité matérielle de percer vers le nord. Où d’ailleurs, mais il n’en savait encore rien, Nebogatoff, avec le peu de navire qui lui restait, se rendait aux Japonais, incapable de forcer leur barrage.

Avant de se transporter de l’Oleg sur l’Aurore, l’amiral Enquist décida, après l’étude des diverses possibilités (Shangaï, Manille ou Saïgon) de se diriger sur Manille avec l’espoir d’y faire toutes les réparations. A Shangaï, il craignait d’être bloqué par les navires japonais.

 

 CHAPITRE VIII - vers les Philippines

Sur le chemin vers les Philippines, la chute rapide du baromètre annonça le passage d’un typhon. La nuit, la tempête se leva, le vent souleva des vagues énormes. Par chance, il soufflait sur le côté gauche de l’Oleg, bien moins atteint que le droit, sur lequel les « tapes » provisoires sur les brèches des impacts ennemis n’auraient pas résisté aux vagues.

Peu avant d’entrer dans la baie de Manille, on immergea les morts.

Le trois juin au soir, peut être encore le 2, l’Oleg jeta l’ancre dans le port. Faute de charbon les derniers miles furent franchis en brûlant tout le bois disponible et à toute petite vitesse. C’est là, que la flottille que l’amiral Rojdestvenskiï avait été fait prisonnier.

A la demande de Washington, les trois croiseurs rendirent leurs culasses et se trouvèrent désarmés. Dès la fin de la guerre et la signature du traité de Portsmouth, les trois navires purent retourner en Russie.

 

 CHAPITRE IX - Le retour de l’enseigne A.S. PILIPENKO

Au départ de Manille, l’Oleg relâcha successivement à Canton, puis à Saïgon.

Malheureusement, à Saïgon, plusieurs bouteilles d’eau achetées sur place s’avèrent en fait rebouchées et remplies d’eau non traitée.

A.S. Pilipenko fut saisi de crises très douloureuses de dysenterie. L’anecdote raconte qu’il fut soigné avec beaucoup de bonne volonté par le médecin du bord, qui avait été recruté au départ de Russie, faute de médecins militaires disponibles, parmi les gynécologues !! Il prescrivit donc du bouillon de poulet. En fait, pour la dysenterie, c’était un vrai bouillon de culture !!!

Le malade survécut tout juste à Colombo, Djibouti, Suez et enfin fut recueilli par les médecins français près de Mers El-kébir, lors d’un arrêt de l’Oleg. Ils le soignèrent et le sauvèrent plusieurs mois. Il rentrera par Marseille et ensuite par train de Paris à St Petersbourg, via Berlin.

 

 CONCLUSION de cette ODYSSEE

Dès le 21 mai, de Tokyo, l’amiral Rojdostvenskiï avait envoyé un compte rendu au Tsar en Russie. Le 23 mai, l’amiral Enquist, à son tour, envoyé à Sa Majesté Impériale un compte rendu, plus fourni, depuis Manille.

En fait, la traduction exacte des textes russes donne deux dates. Mais alors Enquist ne se trouvait pas à Manille, puisque l’officier commandant en second l’Oleg affirme lui que la flottille de trois croiseurs n’est arrivée à Manille que dans la nuit du 2 au 3 juin sans préciser l’heure.

Le problème fut soulevé lors de la commémoration en 1948 de la bataille avec les neufs survivants à l’époque à Paris. Personne n’a pu donner, de mémoire, une explication correcte.

On trouvera en outre, ci-jointe, une photographie des deux côtés de la décoration d’ancien combattant de la guerre de 1904 - 1905 ; à l’avers se trouve un texte assez curieux dont la traduction peut être la suivante ;

« Dieu vous glorifiera en son temps » (ou variante « quand il le voudra »).

A.S Pilipenko ne nous a jamais raconté sa guerre russo-japonaise. Il revoyait encore la nuit, peu avant sa mort, l’horreur qu’il a vécu et la disparition de presque toute sa promotion de l’Ecole navale toute récente alors.

Il avait conservé et nous avait remis tous les documents qu’il possédait.

Même la guerre de 14 - 18 et les quelques souvenirs qu’il a gardé du couronnement du roi d’Angleterre n’ont pas effacé ces souvenirs.

Pour le centenaire de la bataille en 2005, nous avons cru bien faire, de raconter ce qu’ainsi nous avions en mémoire pour qu’aujourd’hui on se souvienne des quelques 6000 morts et des blessés souvent informes depuis. Et aussi de l’héroïque conduite de beaucoup qui ont conservé à la Croix de Saint André tout son honneur.

Espérons que nous avons bien fait.